5 questions sur la radicalisation des jeunes

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Créteil Solidarité - La radicalisation des jeunes

 

Suite à l'intervention de Jean BLAIRON portant sur "Militance, religions, et adolescence aujourd'hui" présentée lors du séminaire "Santé des jeunes et Soutien à la parentalité" organisé par le Réseau de Santé de Créteil Solidarité le 29 septembre, nous avons demandé à l'intervenant de nous éclairer sur les processus de radicalisation des jeunes. Instructif.

Quel est votre parcours et la mission de l'association sans but lucratif RTA (Réalisation, Téléformation, Animation) ?

L'asbl RTA a une mission d'éducation permanente au sens belge du terme : il s'agit, par  une série variée d'actions, de fournir aux individus et aux groupes des outils critiques, c'est-à-dire des outils leur permettant d'élaborer leur propre jugement, de s'auto-déterminer si on veut prendre ce langage, et de participer à la construction de leur environnement. La visée de fond est bien l'émancipation et le soutien à la vie démocratique, notamment à la vie associative.

L'association est aussi active dans le domaine de la formation des adultes, notamment pour les institutions qui visent à aider la jeunesse en difficulté ou en danger. J'ai rejoint l'association en 1995 et en ai accepté la direction, après une séquence d'enseignement à l'Université de Louvain, à la Faculté ouverte pour Adultes (FOPA) ; j'y assumais des cours sur les "politiques de formation".

photo Jean Blairon Quel est le profil des jeunes européens entrant dans la radicalisation ? y a-t-il un profil type ?

Les analyses de Farhad Khosrokavar et de Michel Wieviorka me paraissent décisives sur cette question.

Il y a en fait deux profils ; d'abord, on trouve des jeunes qui n'ont pas trouvé de place dans cette société, qui sont en voie de désaffiliation, qui ont eu un parcours de petite délinquance, et qui expriment leur difficulté à devenir acteurs de leur vie en basculant dans la violence.

Mais il existe un deuxième profil : ce sont des jeunes ou des adultes plutôt de classe moyenne, qui veulent en découdre avec l'impérialisme disons américain et qui ne trouvent pas d'autre voie que l'adhésion à une idéologie extrême, étant donné l'épuisement des modèles de contestation qui caractérise en partie nos sociétés.

Que proposez-vous pour prévenir la radicalisation ?

Mettons en avant la formule essentielle : ne pas produire ce qu'on cherche précisément à éviter. En produisant des amalgames, en stigmatisant, on construit un mur d'incompréhension dans cette société (par exemple vis-à-vis des personnes de culture musulmane) qui alimente la tentation radicale (et parfois la justifie). F. Khosrokavar avance par exemple que la version fondamentaliste de la religion musulmane est dans une majorité importante de situations plutôt un rempart contre la radicalisation.

Il y a à partir de là toute une gamme d'actions individuelles et collectives qui doivent permettre de retrouver une emprise sur son existence autrement que par la conjonction d'une idéologie/croyance extrême et de l'exercice de la violence. Mais ces actions ne trouvent leur sens et leur efficace que dans un changement majeur de modèle de société, qui s'attaque à la diminution effective des inégalités, à la réouverture de possibles enthousiasmants. Nous nous trouvons bien dans la filiation et le renouvellement de l'éducation populaire.

Suite aux attentas de Paris, des actions urgentes peuvent-elles être mises en œuvre pour détecter les jeunes qui se sont radicalisés ?

L'essentiel est de ne pas créer des confusions de rôle. Il n'appartient pas aux travailleurs sociaux de « détecter » les jeunes radicalisés. C'est le travail de la police et de ce que nous appelons la Sûreté de l'Etat. Le plus sûr moyen d'impuissanter les actions de prévention est de leur faire jouer un rôle qui n'est pas le leur.

Quelles actions préconisez-vous pour traiter les jeunes entrés dans un processus de radicalisation ?

La question sort de notre champ de compétences et d'expériences. Il existe différentes approches, par exemple celles qui font équivaloir l'entrée dans un tel processus et l'entrée dans une logique d'embrigadement sectaire que l'on pourrait briser en travaillant sur les émotions, les sensations plutôt que sur l'argumentation. Mais pour d'autres, le travail sur soi qui est nécessaire doit être couplé à une aide psychologique et une collaboration avec les forces de l'ordre.

Pour en savoir plus :

«Alors, et ainsi, je serais Charlie ?» Voir le pdf

«La radicalisation des jeunes, une approche réflexive et préventive.» Voir le site

«Radicalisation, prévention et milieu ouvert.» Voir le site


Interview effectuée en novembre 2015 par web-reporters.fr