Regards croisés sur le grand âge, les maladies chroniques et le cancer

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Créteil Solidarité - regards croisés

 

Paroles de jeunes, paroles d'anciens.

Si cette interrogation peut paraître anachronique au regard des maux dont souffre la société, elle n'en demeure pas moins intéressante. Le grand âge et les pathologies chroniques qui l'accompagnent sont des problèmes qui se posent avec acuité. Et il faut bien y répondre. Alors croiser le regard des jeunes et celui des adultes pour réfléchir au vieillir ensemble dans la cité est un exercice riche d'enseignements.

C'est au cœur de Créteil, à la MJC de la Haye aux Moines, que se déroulent les réunions avec les jeunes et au centre social Kennedy en alternance avec la Maison de la Solidarité (MDS) pour les anciens. L'objectif ? Croiser les regards des jeunes et des personnes plus âgées sur une même problématique : les maladies chroniques et le grand âge.

regards-croises : grand âge et maladies chroniquesLe dispositif, piloté par le docteur Bernard Elghozi et l'équipe du réseau de santé de Créteil Solidarité, en partenariat avec le Comité départemental de la Ligue contre le cancer, se déroule sur les années 2014 et 2015. Plusieurs réunions/rencontres doivent permettre d'engager une réflexion avec les habitants sur ces questions de santé publique.

Pour aider à libérer la parole, des habitants et des professionnels "relais de santé" sont mobilisés. Ils sont accompagnés de personnes ressources expertes en maladies chroniques liées au grand âge afin de pouvoir répondre aux interrogations des participants.

Au fil des rencontres, les interrogations doivent laisser place à des solutions qui seront ensuite restituées aux participants.

Les réunions seront filmées. L’idée de croiser les regards des jeunes et des anciens, dans des temps et dans des lieux différents sera mise en exergue lors du montage. Le film sera présenté "en fin de saison" en plénière.

Paroles de jeunes

Coté jeunes, première surprise, ils sont au rendez-vous. Ils sont une petite dizaine à répondre présent lors de ces rencontres malgré une thématique à priori peu en phase avec leurs préoccupations. Il faudra d'ailleurs de longues minutes avant que les jeunes libèrent leur parole et expriment leur point de vue.

Pour eux, l'information sur les maladies chroniques se résume souvent au sida et aux pratiques sexuelles des jeunes. Mais curieusement, leur regard sur la prévention du sida est sans équivoque. « Å force de nous faire du bourrage de crâne sur le sida, on a envie de transgresser l'interdit et "de faire". » Et sa copine d'ajouter : « Depuis que je suis petite, on m'en parle tout le temps. Maintenant, j'aurai peur de faire le test. L'information est trop répétitive. En primaire, on a eu droit à des interventions sur la sexualité, au collège c'était le sida et au lycée, les deux ! Je préférerais que l'on m'informe sur d'autres maladies. »

Difficile encore à ce stade de faire réagir les jeunes sur les maladies chroniques liées au grand âge. Il faudra toute l'habilité des animateurs pour recentrer la discussion. Car si les jeunes n'ont globalement pas d'avis sur ces maladies "de vieux", tous y sont ou y ont été confrontés plus ou moins directement.

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« La maladie ça n’arrive pas qu’aux autres. J’ai eu une tante qui avait la maladie d’Alzheimer. La maladie ça nous renvoie à des questions sur nous, sur notre propre mort… D’une fois sur l’autre, elle ne me reconnaissait pas. La maladie est autant horrible pour le malade que pour sa famille…» « J’avais un grand oncle qui a eu le cancer. La maladie a détruit notre famille, il fallait être présents et on ne savait pas comment. C’était horrible de ne rien pouvoir faire pour lui… » Ou encore : « Mon grand-père est mort d’un cancer. Le voir souffrir, ne pas savoir quoi faire, le voir se dégrader jour après jour... C’est super dur à vivre, ça marque à jamais… » « Å l’hôpital, il manque un lieu pour pouvoir se recueillir, parler, pour exprimer sa douleur et garder la mémoire de la personne malade… l’hôpital est un lieu maltraitant… »

Si la confrontation à la maladie est traumatisante pour les jeunes, leur perception est malgré tout rassurante. Pour les jeunes la notion de santé et/ou d'être en bonne santé est associée au fait de bien manger, de faire du sport, de dormir, se laver, d'avoir une bonne hygiène de vie et d'être aimé. Preuve que les messages de prévention sont passés.

Et si globalement, ils jugent sévèrement les actions de prévention trop répétitives dont ils ont bénéficié à l'école, ils sont intéressés par les questions relatives à la fin de vie, au don d'organes et par les pathologies contemporaines dont on parle dans les médias. La principale difficulté alors pour eux est de trouver de l'information valide. « Le médecin, (qu'ils disent aller voir régulièrement), on va le voir quand on est malade, on lui parle des symptômes et on ne pense pas à dialoguer avec lui sur des autres sujets ». Ils pensent qu’il n’a pas le temps pour ça.

Quant à la pratique, très répandue chez les jeunes, de recherche de réponses sur internet, ils sont parfaitement conscients qu’ils ne peuvent pas être sûrs de la véracité de l’information trouvée. Un point de vue qui finalement valide l'intérêt de ce type d'échanges et de rencontres.

Paroles d'anciens

Du coté des anciens en revanche, il y a peu de surprises : les adultes et les personnes plus âgées présentes se sentent très concernés par les problématiques des maladies chroniques. Et pour cause, un tiers des personnes est directement touché par une pathologie chronique : maladie cardiovasculaire, diabète, hypertension artérielle, cancer, arthrose... la liste est longue. Et ces pathologies font peur, notamment le cancer car malgré les progrès, cette maladie reste associée à des traitements lourds et à la mort.

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Plus curieusement, de nombreux participants évoquent aussi la crainte des maladies émergentes. Celles causées par les ondes de nos appareils technologiques, par une alimentation toujours plus industrialisée ou par la pollution de nos environnements. « Ces nouvelles maladies ne sont pas assez dépistées, ni même envisagées et puis il n'y a pas assez de spécialistes, pas ou peu d'information et rien n'est fait à ce propos. »

Plus grave, il y a un sentiment d'impuissance face à des lobbies industriels dont l'intérêt premier est l'argent et qui sont prêt à nous faire avaler n'importe quoi pour gagner plus. La suspicion vaut aussi pour les laboratoires pharmaceutiques qui se soucient plus de leurs cours de bourse que des patients.

Enfin, tous pointent aussi du doigt la crise et ses effets dévastateurs : elle amplifie la précarité, la vulnérabilité et creuse les inégalités sociales. Alors, dans un contexte qui se dégrade, la maladie est encore plus perçue comme un handicap très difficile à surmonter.

Et si la maladie est une préoccupation majeure, elle ne doit pas occulter d'autres sujets qui font écho au quotidien des gens. Comme la toxicomanie, l’abus d’alcool, les vols, l’engrenage dans les circuits de micro-délinquance, le non-respect du voisinage… « Les gens en ont marre de la crise… les parents sont souvent absents, les enfants sont dehors à longueur de journée et en soirée. Dans les quartiers, les communautés se croisent sans véritablement se rencontrer… »

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On le voit, ce projet a le mérite de faire émerger des paroles sur les pratiques de santé des habitants et permet de mieux comprendre leurs besoins et leurs attentes.

Et il faudra encore de nombreuses rencontres entre les jeunes et les adultes car il y va du "vieillir ensemble" comme du "vivre ensemble", c'est un travail de proximité qu'il faut mener au quotidien pour trouver des réponses adaptées au contexte local.


Reportage effectué durant l'année 2014 par web-reporters.fr